18 juin 20266 min de lecture

Dans l'usine française qui produit 1,5 million de moustiques stériles par semaine

Terratis, jeune pousse montpelliéraine fondée il y a deux ans, produit aujourd'hui 1,5 million de moustiques tigres mâles stériles par semaine, avec un objectif à deux ans de 40 millions. Un chercheur de l'IRD résume la technologie en la qualifiant de « stade iPhone 1.0 ». Les régulateurs français n'ont pas encore tracé de voie d'approbation nette, et la couche fiable reste celle du particulier.

Last updated · 18 juin 2026

Par David Ogilvy, Directeur Marketing de Mosticare Global | Publié le 2026-06-18

Deux ans après sa fondation, la jeune pousse montpelliéraine Terratis produit chaque semaine 1,5 million de moustiques tigres mâles stériles. Son objectif à deux ans est de 40 millions par semaine. C'est, de loin, la montée en cadence industrielle la plus agressive de la technique de l'insecte stérile (TIS) contre Aedes albopictus en Europe, et l'une des quelque 50 opérations de ce type dans le monde.

La citation la plus utile de la semaine vient de Frederic Simard, entomologiste à l'IRD (Institut de Recherche pour le Développement) à Montpellier. Interrogé sur l'état de la technique, Simard la résume en un « stade iPhone 1.0 ». Elle fonctionne. Elle n'est pas encore aboutie.

L'entreprise et la technique

Terratis a été fondée en 2024 par Clelia Oliva, qui en reste la figure publique. Son produit se décrit simplement : des pupes de mâles Aedes albopictus, irradiées par rayons X par lots d'environ 400 000, triées, puis expédiées vers des villes françaises qui veulent noyer leurs populations locales de moustiques tigres sous des mâles incapables d'engendrer une descendance. Les mâles stériles sont relâchés en zone urbaine ; les femelles sauvages s'accouplent avec eux ; les œufs n'éclosent pas. En quelques générations, la population locale s'effondre.

La technique elle-même est plus ancienne que la plupart des lectrices et lecteurs. L'AIEA finance des programmes de TIS depuis les années 1960, à l'origine contre des ravageurs agricoles. L'adapter aux moustiques a demandé un nouvel ingénierie industrielle : les moustiques sont plus petits, plus fragiles et plus difficiles à élever en quantité d'usine que les drosophiles, et l'ingénierie n'a rattrapé la biologie que récemment.

Les données, dans l'ordre

Issues de la couverture AFP relayée par Phys.org le 16 juin et par France 24 le même jour, avec les détails de suivi de Midi Libre et Euronews :

  • Production hebdomadaire actuelle : 1,5 million de mâles stériles Aedes albopictus.
  • Objectif à deux ans : 40 millions par semaine.
  • Méthode de stérilisation : rayonnement ionisant par rayons X, appliqué par lots d'environ 400 000.
  • Exemple de coût (quartier Malbosc, Montpellier) : environ 70 000 € (81 000 $) pour 100 000 mâles relâchés deux fois par semaine sur 31 sites.
  • Durée de l'essai à Malbosc : en cours depuis août 2025.
  • Essai comparateur (Brive-la-Gaillarde, mai 2025) : 11 millions de mâles stériles relâchés ; selon Oliva, la moitié des œufs de printemps étaient stériles, avec 90 % projetés d'ici fin été 2026.
  • Production comparée (Brésil, installation Wolbachia) : une installation produit 100 millions d'œufs infectés par Wolbachia par semaine, technique différente, sur un autre continent, à une autre échelle.
  • Nombre de projets industriels comparables dans le monde : environ 50.

L'objectif des 40 millions par semaine est la ligne à retenir. Il placerait Terratis dans la même ligue industrielle que l'installation brésilienne Wolbachia, mais avec un mécanisme différent.

La citation honnête

Le « stade iPhone 1.0 » de Simard est la formulation la plus citale du dossier, et la plus utile pour une lectrice ou un lecteur non spécialiste. Elle est honnête dans trois directions à la fois.

Elle est honnête sur la technique, qui a fait ses preuves dans des essais contenus (dont les chiffres de Brive-la-Gaillarde ci-dessus) mais qu'on demande aujourd'hui de tenir à l'échelle d'une ville pour la première fois. Elle est honnête sur l'environnement réglementaire, où la technique se situe dans une « zone grise » (ni biocide, ni OGM, selon la formulation de Simard) et où ni les régulateurs français ni européens n'ont tracé de voie d'approbation nette. Et elle est honnête sur le plan politique : Simard a également relevé que la technique doit être « combinée » à d'autres, et qualifié la Wolbachia de « réponse d'urgence » plutôt que de stratégie de long terme.

Les deux techniques ne sont pas interchangeables. Les mâles infectés par Wolbachia portent une bactérie qui tue la descendance ou la rend incapable de transmettre la dengue ; les mâles stérilisés par rayons X ne produisent tout simplement pas de descendance viable. Les deux réduisent les populations de moustiques ; les deux ont leurs partisans ; les deux ont leurs aspérités techniques et réglementaires. L'histoire montpelliéraine est, en partie, un test de celle qui passera à l'échelle la première.

Ce qu'ajoute la presse locale

La suite publiée par Midi Libre le 17 juin est le point de données le plus utile pour les lectrices et lecteurs français. Huit moustiques tigres sur dix, rapporte le journal, sont originaires de jardins privés. L'entomologiste Julien Mocq, de la société Altopictus basée à Pérols tout proche, pilote une réunion publique pour accompagner les habitantes et habitants sur les gîtes larvaires qu'ils et elles ne voient pas. C'est la version la plus humaine de la même histoire : une usine à un million de moustiques par semaine dans le même département qu'une réunion publique sur un seul seau d'eau stagnante.

Les deux ont raison. Les deux disent la même chose.

Le fossé de financement municipal

Le seul détail que la couverture AFP fait remonter et que le langage des communiqués de presse enterre d'habitude, c'est l'argent. Stéphane Jouault, adjoint au maire de Montpellier, a déclaré à l'AFP : « Nous n'avons pas les moyens de financer des lâchers à l'échelle d'une ville entière. » L'essai de Malbosc tourne à environ 70 000 € pour 100 000 mâles, deux fois par semaine, sur 31 sites. Le passer à l'échelle de la ville, et d'une saison, suppose un budget qu'aucune municipalité française n'est en train d'écrire aujourd'hui.

C'est la même contrainte que celle qui ressortait de la couverture toulousaine du 14 juin : la mairie paie, l'agence régionale de santé (ARS) ne paie pas. Si la France doit mener un programme national de TIS, il faudra bien que quelqu'un signe un chèque national.

Ce que cela signifie pour une lectrice ou un lecteur ordinaire

Pour une personne vivant à Montpellier, Toulouse, Brive-la-Gaillarde ou La Verpillière cet été, l'usine Terratis est, à court terme, une histoire de conseil municipal et de référendum sur le budget moustiques de la commune. À moyen terme, c'est l'histoire de savoir si une seule entreprise industrielle peut tenir la ligne face à une espèce qui, selon le décompte du Parisien du 16 juin, est désormais présente dans 83 des 96 départements métropolitains français.

La technique fonctionne. L'usine passe à l'échelle. Les régulateurs ont un an ou deux de retard. Et tant que la ville n'est pas couverte, le jardin, la gouttière et la moustiquaire restent la couche fiable. L'objectif déclaré par Clelia Oliva est « non pas d'éradiquer l'espèce entièrement, mais d'en réduire les effectifs de façon significative et durable ». C'est aussi une description honnête de ce qu'un seul jardin bien entretenu peut faire, à son échelle.

Ce que nous savons

  • Terratis, fondée à Montpellier en 2024, produit aujourd'hui 1,5 million de mâles stériles Aedes albopictus par semaine et vise 40 millions d'ici deux ans. (Phys.org / AFP, 16 juin 2026)
  • La stérilisation se fait par irradiation aux rayons X, par lots d'environ 400 000. (Phys.org / AFP, 16 juin 2026)
  • L'essai de Malbosc, à Montpellier, est en cours depuis août 2025, avec 100 000 mâles stériles relâchés deux fois par semaine sur 31 sites, pour un coût d'environ 70 000 €. (Phys.org / AFP, 16 juin 2026)
  • Le lâcher de 11 millions de Brive-la-Gaillarde (mai 2025) a donné 50 % d'œufs stériles au printemps ; 90 % sont projetés d'ici fin été 2026. (Phys.org / AFP, 16 juin 2026)
  • L'entomologiste IRD Frederic Simard a qualifié la technologie de « stade iPhone 1.0 » et indiqué que l'approche par insectes stériles « doit être combinée » à d'autres techniques. (Phys.org / AFP, 16 juin 2026)
  • Les moustiques stériles relèvent d'une « zone grise » réglementaire, ni biocides ni OGM. (Phys.org / AFP, 16 juin 2026)
  • 80 % des moustiques tigres en France sont originaires de jardins privés. (Midi Libre, 17 juin 2026)
  • Une installation brésilienne produit 100 millions d'œufs infectés par Wolbachia par semaine. (Phys.org / AFP, 16 juin 2026)
  • Sur les quelque 50 projets industriels de TIS dans le monde, Terratis figure parmi les plus avancés. (Phys.org / AFP, 16 juin 2026)

Ce qu'il faut faire

  • Pour les habitantes et habitants des 83 départements métropolitains français où le moustique tigre est désormais implanté : la technique est réelle mais elle n'est pas encore à l'échelle de la ville. La protection individuelle (répulsif à base de DEET ou d'icaridine aux heures de pic, manches longues au crépuscule, moustiquaires aux fenêtres et aux portes) reste la couche fiable. La fenêtre d'activité du moustique tigre s'est élargie de mai à novembre : la protection est une couche de cinq mois, pas d'une semaine.
  • Pour les habitantes et habitants de Montpellier, Toulouse, Brive-la-Gaillarde ou La Verpillière : le pilote de TIS dans votre ville est réel, mais il est financé au niveau municipal et tourne à l'échelle d'un cimetière ou d'un quartier, pas de la ville. Votre jardin, vos gouttières et vos moustiquaires font encore le travail. Le statisticien des 80 % en jardins privés (Midi Libre) est celui à retenir.
  • Pour toute personne en France assistant à une réunion publique sur le moustique tigre (comme celle que pilote Julien Mocq à Pérols) : la question à poser à votre mairie n'est pas « le lâcher arrive-t-il ? » mais « quel est le calendrier du lâcher, quel est l'objectif de réduction publié, et quelle est la ligne budgétaire ? ». Un vrai lâcher publie les trois. Un communiqué qui ne les publie pas n'est pas encore un lâcher.
  • Pour toute lectrice ou tout lecteur hors de France : la même logique s'applique partout où le moustique tigre est implanté. La technique est portable, mais aucune ville au monde n'a encore remplacé la protection domestique par des lâchers de moustiques stériles à l'échelle de la ville. Les lâchers industriels de moustiques stériles et la protection individuelle sont complémentaires, pas substituables.

Sources citées

  1. AFP via Phys.org — Scaling up: Key French firm now breeds 1.5 million sterile mosquitoes a week (16 juin 2026). https://phys.org/news/2026-06-scaling-key-french-firm-sterile.html
  2. France 24 — Stériliser le moustique tigre : le pari incertain d'une protection industrielle (16 juin 2026). https://www.france24.com/fr/info-en-continu/20260616-st%C3%A9riliser-le-moustique-tigre-le-pari-incertain-d-une-protection-industrielle
  3. Midi Libre — Environ 80% des moustiques tigres proviennent de jardins privés : un expert explique comment limiter leur prolifération (17 juin 2026). https://www.midilibre.fr/2026/06/17/environ-80-des-moustiques-tigres-proviennent-de-jardins-prives-un-expert-explique-comment-limiter-leur-proliferation-13424067.php
  4. Euronews via MSN — France is releasing millions of sterile insects to fight tiger mosquitoes (17 juin 2026). https://www.msn.com/en-in/science/biology/france-is-releasing-millions-of-sterile-insects-to-fight-tiger-mosquitoes/vi-AA25Qwgv
  5. Ogilvy (2026-06-14) — Toulouse bets five million sterile mosquitoes on a two-year clean-out. https://github.com/Mosticare/content/blob/main/blog/science/2026-06-14-toulouse-five-million-sterile-tiger-mosquitoes.md
  6. Ogilvy (2026-06-12) — Google / Debug: 64 million Wolbachia mosquitoes in California and Florida. https://github.com/Mosticare/content/blob/main/blog/science/2026-06-12-google-debug-64-million-wolbachia-mosquitoes-california-florida.md